Addiction

10-16-2017

La substance toxique n’est pas l’unique responsable de l'addiction

La communauté scientifique a longtemps cru que l'addiction à l’alcool ou aux autres types de drogues était causée par les propriétés addictives intrinsèques à ces substances toxiques. En utilisant le dispositif expérimental de la boîte de Skinner, inventée au début des années 1930, les scientifiques observaient en effet que les rats, maintenus captifs et isolés, s’auto-administraient de la drogue. Ils en conclurent que les drogues induisaient naturellement la dépendance, transformant ceux qui les consommaient en toxicomanes.

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Le rat de laboratoire convient aux protocoles de l’expérimentation animale, car son génome compte autant de gènes que celui de l’humain. Tous les gènes humains associés à des maladies ont leur équivalent dans le génome du rat.

 

 

L’étude du Rat Park

En menant en 1978 une étude qui prenait en compte l’environnement du sujet étudié, le psychologue canadien Bruce K. Alexander allait révolutionner notre compréhension du phénomène de l’addiction. Comme l’humain, le rat est de nature sociale et adore le contact et la communication avec ses comparses. Confiné et isolé dans un endroit étroit et contigu où une substance narcotique serait librement fournie, l’humain, comme le rat, n’hésiterait pas à y recourir de façon répétée pour contrer l’ennui, la solitude, l’isolement, bref, des conditions de vie néfastes à son bien-être.

Alexander et ses collègues ont donc construit un Rat Park pour 16 à 20 rats mâles et femelles, un véritable parc de jeux paradisiaque, avec des roues d’exercices, des balles pour jouer, de la nourriture et un endroit pour s’accoupler. Une série de théories posant l’hypothèse que l’environnement joue un rôle déterminant dans le développement de la dépendance à une substance toxique, en l’occurrence la morphine, ont été vérifiées sur quatre groupes de rats.

 

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Toutes les conclusions des expériences d’Alexander sur le Rat Park confirment l’importance des interactions sociales dans le développement de la dépendance. Or, si la vie sociale du toxicomane est un des paramètres du problème, elle devrait logiquement être intégrée à la solution.

 

 

Deux distributeurs de liquide ont été intégrés au Rat Park : l’un contenant de l’eau du robinet et l’autre, une solution à base de morphine. Contrairement aux rats en confinement solitaire, les rats du Rat Park[1] :

  • Consommaient 19 fois moins de liquide à base de morphine au cours d’une expérimentation;
  • Résistaient à la morphine et préféraient de loin l’eau du robinet;
  • Choisissaient l’eau du robinet dès qu’ils quittaient leur cage, même s’ils s’étaient habitués à la morphine pendant 57 jours;
  • Ont toujours démontré, malgré les différents tests, un état de dépendance inférieur à ceux des rats élevés seuls en cage.

Toutes les conclusions des expériences d’Alexander sur le Rat Park confirment l’importance des interactions sociales dans le développement de la dépendance. Or, si la vie sociale du toxicomane est un des paramètres du problème, elle devrait logiquement être intégrée à la solution.

 

Une étude reconnue par les spécialistes de la toxicomanie

Cette étude, publiée en 1981, n’a pas été favorablement reçue, car elle allait à l’encontre de la « preuve » antérieure que la dépendance était créée par la substance elle-même. Plusieurs études ont confirmé les conclusions du Rat Park et la majorité des psychologues et des spécialistes de la toxicomanie reconnaissent aujourd’hui que la dépendance est un phénomène tant mental que physique. L’humain n’a pas à s’isoler physiquement, comme le rat en cage, pour devenir dépendant à une substance; l’isolement émotionnel (la solitude) suffit. La drogue et l’alcool constituent un moyen désespéré d’y échapper, d’amenuiser la douleur, d’aller mieux.

Mon parcours personnel est particulièrement édifiant à ce propos. Dans mon article précédent, Les deux visages de la toxicomanie, je révèle à quel point le monde extérieur était pour moi une prison, et non pas un parc de jeux. Tétanisée par la vie et ses aléas, j’étais obligée de prendre quotidiennement un médicament, une substance psychoactive, pour me sentir normale en société et affronter les choses les plus élémentaires de la vie, telles que sortir de chez moi, prendre l’autobus, voir des gens, manger (oui, je sais, c’est bizarre, mais je souffrais d’émétophobie, la peur de vomir), etc. La vie, tellement angoissante pour moi, ne valait pas la peine d’être vécue sans l’aide cruciale d’une minuscule pilule blanche appelée benzodiazépine. Une substance « toxique », mais légale, car prescrite par un médecin. J’ai compris, après avoir développé une forte accoutumance et être devenue toxicomane, que cette drogue affectait les mêmes récepteurs du cerveau que l’alcool. Je prenais littéralement de l’alcool sous forme de pilule.

Le centre de réadaptation en dépendance que j’ai intégré pour me sortir de mon enfer a accueilli la personne que j’étais telle quelle, sans me juger, en m’expliquant que la première étape vers mon rétablissement était justement d’arrêter de me juger aussi sévèrement (je le faisais systématiquement, sans m’en rendre compte) et d’accepter la situation dans laquelle je me trouvais. Et ce fut extrêmement libérateur d’admettre évidence : j’étais dans un sale état et j’avais besoin d’aide. Je devais changer mon environnement, physique et psychologique, afin d’apprendre à faire de ce monde mon parc de jeux.

Portage savait déjà ce que le Rat Park démontrerait quelques années plus tard

Le 14 février 1973, le premier centre de Portage ouvrait ses portes au Lac Écho, à Prévost dans les Laurentides. Un groupe de citoyens montréalais, dirigés par le président actuel M. Peter A. Howlett et sa mère, Alphonsine Paré Howlett, s’alarmaient de la progression de la toxicomanie dans la ville. Le centre du Lac Écho se voulait une solution à ce problème social. Le nom Portage a été choisi, car il décrivait bien le processus de réadaptation, qui amène ceux qui s’y engagent à puiser dans leurs forces personnelles pour surmonter ce qui entrave leur chemin.

 

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Situé en pleine forêt et au pied d’un lac, dans un cadre champêtre et apaisant, le centre permet aux résidents d’effectuer un retour aux sources, de se confronter à la réalité, et de s’exprimer avec authenticité. Avec les intervenants, ils forment un groupe d’entraide, une communauté thérapeutique avec laquelle tout un chacun doit apprendre à coexister.

1973 : premier centre de Portage au Lac Écho

Huit ans avant la publication de l’étude du Rat Park, Portage créait un environnement adapté et thérapeutique pour accueillir les toxicomanes. Vraisemblablement avant-gardiste, Portage privilégiait déjà le changement d’environnement et l’intégration à une communauté thérapeutique pour briser le cycle de la dépendance.

Situé en pleine forêt et au pied d’un lac, dans un cadre champêtre et apaisant, le centre permet aux résidents d’effectuer un retour aux sources, de se confronter à la réalité, et de s’exprimer avec authenticité. Avec les intervenants, ils forment un groupe d’entraide, une communauté thérapeutique avec laquelle tout un chacun doit apprendre à coexister. Vingt-et-une compétences et habiletés sociales (Briser le cycle de la dépendance : l’histoire de Philippe à Portage) sont enseignées au cours de 6 phases bien structurées formant le processus de réadaptation. Les résidents qui complètent le programme de Portage obtiennent une véritable boîte à outils pour réapprendre à vivre et à gérer le quotidien sans retomber dans le piège initialement séduisant des drogues (et alcool) comme solution aux problèmes de la vie.

 

Isabelle Fortin

Bloggeuse pour Portage

 

Lire la suite:

Sommes-nous tous égaux devant l’addiction?

 

[1] Alexander, B.K., Beyerstein, B.L., Hadaway, P.F. & Coambs, R.B. (1981). The effects of early and later colony housing on oral ingestion of morphine in rats. Pharmacology, Biochemistry, & Behavior, 15, pp. 571-576.

 

One Response to “L’expérience du Rat Park : mieux comprendre l’addiction”

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