{"id":19008,"date":"2017-10-16T11:07:42","date_gmt":"2017-10-16T16:07:42","guid":{"rendered":"https:\/\/portage.hamakmarketingnumerique.com\/fr\/?p=19008"},"modified":"2019-04-15T12:26:03","modified_gmt":"2019-04-15T17:26:03","slug":"les-deux-visages-de-la-toxicomanie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/portage.ca\/fr\/les-deux-visages-de-la-toxicomanie\/","title":{"rendered":"Les deux visages de la toxicomanie"},"content":{"rendered":"\n\t<p class=\"lead\">Sans mon consentement, j\u2019ai personnellement et rapidement \u00e9t\u00e9 plong\u00e9e dans le monde de la toxicomanie. Je souffrais depuis plus de 15 ans d\u2019un trouble panique qui, en rythmant mon quotidien de crises d\u2019angoisse, en faisait un v\u00e9ritable enfer. Ses sympt\u00f4mes, qui s\u2019apparentent \u00e0 ceux d\u2019une crise cardiaque (naus\u00e9es, \u00e9tourdissements, palpitations cardiaques, douleurs abdominales, impression d\u2019\u00eatre en train de mourir), me for\u00e7aient \u00e0 \u00e9viter toutes les situations susceptibles de les provoquer.<\/p>\n<p>Je m\u2019\u00e9tais involontairement s\u00e9questr\u00e9e chez moi, compl\u00e8tement \u00e9puis\u00e9e et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Un m\u00e9decin de famille a d\u00e9cid\u00e9 de me prescrire un m\u00e9dicament anxiolytique, appel\u00e9 benzodiaz\u00e9pine, pouvant traiter cette angoisse d\u00e9mesur\u00e9e. Il s\u2019agissait d\u2019une minuscule pilule blanche au <em>look<\/em> bien inoffensif qui me permettrait de retrouver un semblant de vie normale. Sans h\u00e9siter, et avec une grande confiance, j\u2019ai suivi les conseils du scientifique en chemise blanche. D\u00e8s la premi\u00e8re prise, l\u2019efficacit\u00e9 du cachet s\u2019est av\u00e9r\u00e9e si extraordinaire que je ne comprenais pas pourquoi on ne me l\u2019avait pas prescrit auparavant.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s une ann\u00e9e sans anxi\u00e9t\u00e9, j\u2019ai voulu m\u2019en sevrer. C\u2019est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis que j\u2019ai compris que sans ma dose quotidienne, les sympt\u00f4mes extr\u00eamement d\u00e9sagr\u00e9ables que je voulais \u00e9viter \u00e0 tout prix revenaient\u00a0: tremblements, rebond d\u2019anxi\u00e9t\u00e9, \u00e9tat d\u2019agitation, naus\u00e9es, etc. Pire, je devais l\u2019augmenter pour obtenir le m\u00eame effet calmant. Une dure r\u00e9alit\u00e9 s\u2019imposa\u00a0: je ne pouvais plus m\u2019en passer, j\u2019\u00e9tais devenue une drogu\u00e9e, une toxicomane<em>.<\/em><\/p>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/..\/..\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/ef0608dcb801d7b2848820965bb2e9f7-one-coin-two-faces-202x200.jpg\" alt=\"Janus, the two-faced Roman god: one face looks to the past, the other to the future\" width=\"202\" height=\"200\" \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Je ne pouvais plus vivre sans cette substance envers laquelle j\u2019\u00e9tais devenue physiquement et psychologiquement d\u00e9pendante \u2013 les sympt\u00f4mes du sevrage affectant autant le corps que l\u2019esprit. De plus, ma tol\u00e9rance s\u2019\u00e9tant sournoisement accrue avec le temps, il me fallait augmenter exponentiellement les doses pour retrouver le m\u00eame effet. Autrement dit, j\u2019\u00e9tais incapable de mettre fin \u00e0 cette double et inextricable d\u00e9pendance, bien qu\u2019elle me plongeait dans un esclavage dont j\u2019\u00e9tais bien consciente.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Janus, un dieu romain \u00e0 deux visages\u00a0: l\u2019un regarde vers le pass\u00e9, l\u2019autre vers le futur<\/p>\n<h5><\/h5>\n<h5><strong>Toxicomanie\u00a0: <em>toxikon<\/em>, \u00ab\u00a0poison\u00a0\u00bb et <em>mania<\/em>, \u00ab\u00a0folie\u00a0\u00bb.<\/strong><\/h5>\n<p>L\u2019\u00e9tymologie grecque du terme toxicomanie signifie \u00ab\u00a0folie pour un poison\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0manie de l\u2019intoxication\u00a0\u00bb, et il d\u00e9crivait parfaitement ma nouvelle condition. Je ne pouvais plus vivre sans cette substance envers laquelle j\u2019\u00e9tais devenue physiquement et psychologiquement d\u00e9pendante \u2013 les sympt\u00f4mes du sevrage affectant autant le corps que l\u2019esprit. De plus, ma tol\u00e9rance s\u2019\u00e9tant sournoisement accrue avec le temps, il me fallait augmenter exponentiellement les doses pour retrouver le m\u00eame effet. Autrement dit, j\u2019\u00e9tais incapable de mettre fin \u00e0 cette double et inextricable d\u00e9pendance, bien qu\u2019elle me plongeait dans un esclavage dont j\u2019\u00e9tais bien consciente.<\/p>\n<p>Le terme addiction comprend d\u2019ailleurs la notion d\u2019esclavage. Contrairement \u00e0 ce que l\u2019on pourrait supposer, le mot addiction dans la langue fran\u00e7aise n\u2019est pas un anglicisme. Il provient du latin <em>addictus<\/em>, \u00ab affect\u00e9 \u00bb\u00a0\u00e0 tel ma\u00eetre. La personne qui s\u2019adonne\u00a0\u00e0 une addiction est asservie, en totale perte de contr\u00f4le et de libert\u00e9. Elle ne peut plus s\u2019emp\u00eacher de perp\u00e9tuer un comportement ind\u00e9sirable aux cons\u00e9quences n\u00e9gatives pour elle-m\u00eame et son entourage, et cela, en toute conscience.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<em><img decoding=\"async\" src=\"..\/..\/..\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/chains-19176_960_720-300x169.jpg\" alt=\"chains-19176_960_720\" \/><\/em><em><br \/>\n<\/em>\n<p><em>J\u2019ai pris les premi\u00e8res doses parce que je voulais vivre, \u00eatre heureuse et \u00e9chapper \u00e0 la douleur mentale. Ce n\u2019est qu\u2019en d\u00e9veloppant une forte accoutumance que j\u2019ai compris que tout en me soulageant, cette pilule d\u00e9truisait ma vie. Mais il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trop tard\u00a0: elle \u00e9tait devenue le centre de ma vie et le seul rem\u00e8de \u00e0 ma souffrance.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Addictus<\/em>\u00a0: \u00eatre l\u2019esclave de.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5><strong>Comment <em>addictus<\/em> permet de mieux comprendre la toxicomanie<\/strong><\/h5>\n<p>Curieusement, c\u2019est une anglophone qui a r\u00e9introduit en 1978 le vieux vocable fran\u00e7ais addiction. En cherchant la traduction fran\u00e7aise du mot anglais <em>addiction<\/em>, la psychanalyste Joyce McDougall n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 satisfaite de ne trouver que le terme <em>toxicomanie<\/em> qui, du point de vue \u00e9tymologique, ne repr\u00e9sente pas la motivation premi\u00e8re du toxicomane. En effet, ce terme, qui signifie la manie de l\u2019intoxication, insiste plut\u00f4t sur l\u2019action que l\u2019intention de s\u2019intoxiquer. Or, le toxicomane n\u2019a pas de d\u00e9sir mortif\u00e8re de s\u2019empoisonner, mais, au contraire, celui de se soigner lui-m\u00eame, d\u2019aller mieux. \u00ab\u00a0L\u2019objet d\u2019addiction est investi de qualit\u00e9s b\u00e9n\u00e9fiques, voire d\u2019amour, per\u00e7u parfois comme ce qui donne sens \u00e0 la vie, offrant l\u2019illusion de pallier les difficult\u00e9s, il est saisi \u00e0 chaque instant pour soigner et att\u00e9nuer des \u00e9tats affectifs douloureux, intol\u00e9rables pour le sujet.\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a><\/p>\n<p>L\u2019objet de mon addiction, une pilule qui combat l\u2019angoisse, n\u2019\u00e9tait rien d\u2019autre que ma tentative de gu\u00e9rison, de mieux-\u00eatre. J\u2019ai pris les premi\u00e8res doses parce que je voulais vivre, \u00eatre heureuse et \u00e9chapper \u00e0 la douleur mentale. Ce n\u2019est qu\u2019en d\u00e9veloppant une forte accoutumance que j\u2019ai compris que tout en me soulageant, cette pilule d\u00e9truisait ma vie. Mais il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trop tard\u00a0: elle \u00e9tait devenue le centre de ma vie et le seul rem\u00e8de \u00e0 ma souffrance.<\/p>\n<h5><\/h5>\n<h5><strong>Une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de mieux-\u00eatre<\/strong><\/h5>\n<p>Comprendre l\u2019\u00e9conomie psychique des personnes qui organisent leur vie autour d\u2019une addiction constitue l\u2019engagement actuel des sp\u00e9cialistes de la toxicomanie. Les propri\u00e9t\u00e9s addictives des substances toxiques ne peuvent plus, \u00e0 elles seules, expliquer le ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9pendance. L\u2019apparition de \u00ab\u00a0nouvelles addictions\u00a0\u00bb au jeu pathologique, au sexe, au shopping, etc., en est la preuve\u00a0: l\u2019addiction existe m\u00eame sans substance toxique et elle affecte sensiblement de la m\u00eame fa\u00e7on le syst\u00e8me complexe de r\u00e9compense du cerveau. La d\u00e9pendance \u00e0 une substance et celle \u00e0 un comportement ont ceci de commun: tous ceux qui en souffrent sont accabl\u00e9s socialement et psychologiquement par l\u2019ampleur du temps et des moyens qu\u2019ils y consacrent. Toute la vie est organis\u00e9e autour d\u2019une solution unique et c\u2019est ainsi que les petites d\u00e9pendances du quotidien, qui existent chez tout un chacun, prennent une place d\u00e9mesur\u00e9e et deviennent probl\u00e9matiques.<\/p>\n<p>Le toxicomane et l\u2019addict au sexe \u2013 pour prendre un exemple \u2013 ont tous deux un comportement compulsif et obsessionnel\u00a0: le premier a d\u00e9velopp\u00e9 une manie pour les substances toxiques, et le deuxi\u00e8me, pour la pornographie. Leur intention premi\u00e8re n\u2019est pas d\u2019ing\u00e9rer un poison, comme l\u2019\u00e9tymologie grecque du terme <em>toxicomanie<\/em> l\u2019indique, mais plut\u00f4t d\u2019\u00e9chapper \u00e0 un mal-\u00eatre devenu ing\u00e9rable, de retrouver un mieux-\u00eatre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5><strong>L\u2019addiction \u00e0 la passion et la passion de l\u2019addiction<\/strong><\/h5>\n<p>Comme le dieu romain Janus, le toxicomane ou le d\u00e9pendant \u00e0 une substance toxique, que ce soit \u00e0 l\u2019alcool ou \u00e0 n\u2019importe quelle autre drogue, a deux visages\u00a0: l\u2019un est orient\u00e9 vers le pass\u00e9, et l\u2019autre, vers le futur. Le toxicomane adopte un comportement gratifiant dans l\u2019imm\u00e9diat qui le soulage et lui fait oublier momentan\u00e9ment ce qui demeure d\u00e9sagr\u00e9able du pass\u00e9, et cela, en vue d\u2019un avenir meilleur. Le probl\u00e8me est qu\u2019il s\u2019absente du moment pr\u00e9sent, l\u2019unique lieu o\u00f9 il peut r\u00e9gler le pass\u00e9 et construire l\u2019avenir.<\/p>\n<p>En fuyant le moment pr\u00e9sent, parce trop angoissant pour moi, je me suis retrouv\u00e9e \u00e0 37 ans dans un centre de r\u00e9habilitation en d\u00e9pendance avec la honte au ventre. La honte de ne pas avoir \u00e9t\u00e9 capable de r\u00e9gler seule mon probl\u00e8me, de n\u2019avoir pas \u00e9t\u00e9 plus intelligente que la substance, d\u2019avoir eu besoin d\u2019aide. Or, ce que la toxicomanie m\u2019a permis de faire, c\u2019est d\u2019aller \u00e0 la rencontre de mes semblables, de poser un regard th\u00e9rapeutique et empathique sur la personne que je suis et de me sentir pleinement accueillie par une communaut\u00e9 qui me comprenait sans me juger. J\u2019avais rarement ressenti cela dans la soci\u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0normale\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En parlant de normalit\u00e9, je me demande si les toxicomanes ne sont pas tout simplement des hyper passionn\u00e9s, des impulsifs qui prennent plus de risques que les autres. Je me suis personnellement d\u00e9fonc\u00e9e par besoin de me sentir mieux, comme je l\u2019ai fait pour tout ce que j\u2019ai aim\u00e9 de la vie. Aujourd\u2019hui, je travaille sans rel\u00e2che pour ne pas retomber dans le pi\u00e8ge de la d\u00e9pendance, en transformant ce combat en une passion, celle de comprendre vraiment ce qu\u2019est l\u2019addiction.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Isabelle Fortin<\/p>\n<p>Bloggeuse pour Portage<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lire la suite:<\/p>\n<p><a href=\"..\/lexperience-du-rat-park-mieux-comprendre-laddiction\/\">L\u2019exp\u00e9rience du Rat Park : mieux comprendre l\u2019addiction<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Sa\u00efet, Mathilde, <em>Les addictions, <\/em>PUF, Paris, 2015, p. 16.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sans mon consentement, j\u2019ai personnellement et rapidement \u00e9t\u00e9 plong\u00e9e dans le monde de la toxicomanie. Je souffrais depuis plus de 15 ans d\u2019un trouble panique qui, en rythmant mon quotidien de crises d\u2019angoisse, en faisait un v\u00e9ritable enfer. Ses sympt\u00f4mes, qui s\u2019apparentent \u00e0 ceux d\u2019une crise cardiaque (naus\u00e9es, \u00e9tourdissements, palpitations cardiaques, douleurs abdominales, impression d\u2019\u00eatre&#8230;  <a href=\"https:\/\/portage.ca\/fr\/les-deux-visages-de-la-toxicomanie\/\" class=\"more-link\" title=\"Read Les deux visages de la toxicomanie\">Read more &raquo;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":18961,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":"","_links_to":"","_links_to_target":""},"categories":[154],"tags":[],"class_list":["post-19008","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-blogue"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/portage.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19008","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/portage.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/portage.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/portage.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/portage.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=19008"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/portage.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19008\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/portage.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/18961"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/portage.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=19008"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/portage.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=19008"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/portage.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=19008"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}